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Conversations de classe avec Mademoiselle Druche, Jérôme, Marianne et cie



D'après conversations sur l'homophobie et conversations sur le sexisme de Ph. Clauzard (texte entier dans les livres parus chez l'Harmattan)
Scène 1 – La question inopportune
Je m’appelle Jérôme. Mon papa habite dans une tour qui touche le ciel. Il passe son temps à lire le journal au lieu de répondre à mes questions. Aussi, je me mets souvent à rêver d’escapades lointaines. Je pourrais attraper les nuages avec les bouts des doigts depuis les fenêtres de l’appartement et m’en aller avec eux dans leur folle course les jours de grand vent. L’ennui, c’est que je n’ai pas le droit de les ouvrir, ces fenêtres rectangulaires. D’ailleurs, je n’ai toujours pas trouvé la serrure pour les débloquer. Ce sont de drôles de fenêtres. Papa m’a expliqué qu’il était défendu de les ouvrir pour des raisons de sécurité. Mon papa est un homme raisonnable. C’est vrai, que ferais-je donc sur un nuage ? Ce serait moche de ne plus voir papa ou ma maîtresse d’école, Mademoiselle Druche. Comment m’apprendrait-elle le calcul, l’orthographe et la lecture, moi perché là haut dans les nuages, sur les montagnes célestes ? Je serais tout seul. Sans les copains de papa, sans les camarades de classe, sans maman et les « autres ». Je dis les « autres » parce que c’est vrai que je ne me sens pas vraiment à l’aise avec eux. Eux, ils habitent dans les tours depuis plus longtemps que moi, ils y sont tout le temps, et se connaissent très bien. Moi, je les trouve bizarres. Lorsque je passe avec papa et Hervé, ils ont une façon de murmurer tout bas des trucs qu’ils veulent sûrement pas qu’on entende... mais c’est pas discret. Un jour, j’ai surpris des sourires narquois. Mais c’est pas très grave parce que je préfère être dans les étages de ma tour que sur la dalle froide. (...) Un matin, au petit déjeuner, j’ai demandé à Papa : « Dis-moi, c’est quoi un normo-sexuel ? » Il m’ a regardé un peu bizarrement, il a hésité à répondre puis il s’est empressé de me donner mon bol de céréales, me gratifiant d’un grognement et d’un « tu vas être en retard ». J’ai alors bu mon lait et avalé mes pétales de maïs sans broncher. Mais je sentais bien qu’il y avait de l’électricité dans l’air. Papa a mis un quart de café moulu à côté du filtre. Les tranches de pain cramèrent dans le toaster. La cafetière explosa de son jus bouillant. Le mixer s’étouffa et les agrumes projetés sur le sol achevèrent la pagaille. Un champ de bataille dans la cuisine. Hervé, le copain de Papa, est apparu avec un large sourire dans l’entrebâillement de la porte et s’empressa d’aider papa au nettoyage. Et lorsque je reposai ma question, je sentis qu’il me fallait me précipiter sur mon cartable pour éviter une tempête dans un bocal.
Scène 2 – Mon papa embrasse Hervé
Ah ! J’oubliais de parler d’Hervé. Bon, Hervé, il a une sale manie, il veut toujours me donner la main, comme s’il fallait me donner la laisse. Je ne suis pas un chiot. Me croit-il assez stupide pour traverser les rues n’importe où comme un jeune chien fou ? Il m’énerve vraiment beaucoup pour ça et Papa le soutient toujours. Heureusement, il est passionné de foot. Ca me change de papa. Avec Hervé, on se fait des parties d’enfer quand on va au parc de la Villette. Là, on s’éclate, on s’époumone, on tire au but, on court en tous sens après le ballon. C’est super ! Puis de retour à la maison, on prend la douche pour y noyer la sueur. J’adore prendre la douche avec Hervé. Il ne voulait pas pour des raisons que je n’ai jamais comprises. Lui, qui s’expliquait si bien, n’arrivait pas à dire deux phrases correctes pour me donner quelques bonnes raisons. Il perdait sa grammaire. Il bafouillait. Quant à Papa, c’était le drame du siècle. M’enfin, il a fallu négocier sec (c’est le cas de le dire) afin qu’il accepte que je prenne ma douche avec lui et garde le secret à l'insu de Papa (...) Au retour de la classe de Mademoiselle Druche, je les retrouvais torse nu en train de lutter comme de vrais catcheurs. Je lançais mon cartable sur le canapé et me jetais dans la mêlée. Je ne pus peser sur le match et me contentai finalement de l’arbitrer. Les deux athlètes étaient vraiment trop forts. J’avais rarement vu Papa déployer tant d’énergie et de muscles, lui tant occupé à ses multiples lectures. Faute d’endurance, il abandonna la partie ; et je déclarai Hervé vainqueur de ce championnat. Hervé m’apprit des prises de judo. Il avait beaucoup pratiqué les sports de combat dans sa jeunesse. Il me raconta en détail les compétitions auxquelles il participa, ses défaites et ses succès. Il suivait toujours des cours de karaté. Il me confia qu’il s’était lancé dans ces sports parce qu’à mon âge, il était tout chétif, un vrai gringalet. On se moquait souvent de lui. J’eus peine à le croire devant ses pectoraux en barres de chocolat et la puissante musculature de ses bras avec des biceps gonflés de plomb. J’étais un vrai poids plume à côté de lui. Papa aussi. Ce dernier était visiblement réjoui depuis que séjournait à la maison Hervé. Il était moins grognon et me fichait royalement la paix. Je jouais comme il me plaisait, et papa demeurait enjoué. Ca me faisait plaisir qu’il ne bougonne plus et se mette à rigoler comme une baleine. J’ai vite compris que les deux copains dormaient ensemble mais se faisaient aussi des petits mamours, aussi discrets fussent-ils. Je m’en suis aperçu un matin, la porte étant mal fermée. Allongés sur le lit, ils s’embrassaient sur la bouche. Je fus d’abord un peu choqué. J’avais déjà vu Papa faire cela à Maman. Je me demandais même si j’étais né de ce baiser, à l’époque. Quel idiot ! Comme si un simple baiser pouvait concevoir un bébé. Ma maîtresse d’école m’avait gentiment remis les pendules à l’endroit. Et heureusement, pour l’heure, j’aurais pu croire que Papa et Hervé me faisaient un petit frère sans me prévenir. Bref, dans la mesure où nul petit frère ne peut rivaliser contre moi, ils pouvaient bien s’embrasser. Après tout, une bouche est une bouche, et on peut bien choisir d’embrasser celle qu’on veut. C’est la liberté. Mademoiselle Druche nous a bien dit que la liberté est fondamentale pour l’épanouissement de la personne. Papa et Hervé pouvaient donc s’épanouir comme ils voulaient. Cela m’importait finalement peu ; j’avais gagné avec Hervé un nouveau copain.
Scène 3 – Les hommes peuvent-ils avoir des enfants ?
Le jour où j’ai demandé à Mademoiselle Druche, ma maîtresse d’école, comment s’aiment deux hommes, elle est devenue rouge pivoine. J’ai craint l’arrêt cardiaque. Je fus convoqué dans le bureau du directeur qui entendit avec quelques effarements les réponses à ses questions. Il était très curieux. Un peu trop à mon goût. Il me conseilla d’éviter de poser certaines questions embarrassantes à Madame Druche. Elle n’était pas préparée. Ca, je m’en doutais : elle était vieille fille et hormis les leçons, elle ne devait pas s’être préparée à grand chose d’autre. Notre vie à nous trois intriguait beaucoup monsieur le directeur. Il voulait savoir ce que nous faisions le dimanche. Je lui proposais de venir manger à la maison. Papa et Hervé seraient très heureux. On parlerait des choses de la vie. Il se récria en arguant que l’école lui donnait trop de travail et s’embrouilla dans d’autres explications qui me parurent bien obscures et que je n’écoutais plus. (...) Je brisai de nouveau la quiétude du cours en demandant à Mademoiselle Druche : « Mais, les hommes, peuvent-ils avoir des enfants ? » Elle répondit après une toux nerveuse, un retroussement du nez, et d’autres tics qu’elle nous infligeait chaque jour avant de se mettre le petit doigt dans l’oreille et le tourner délicatement. « Si, Jérôme, ils ont des enfants, la maman les porte ; puis ils deviennent papas après la naissance ». Décidément ma maîtresse d’école me prenait pour un idiot fini. « Mais maîtresse, je veux dire, est-ce qu’un homme peut avoir un enfant sans une maman... est-ce qu’il peut être enceinte, j’veux dire vous savez... les hommes entre eux... les normo-sexuels. Maman m’en a parlé ». Là, j’en avais trop dit, une fois de plus. Mademoiselle Druche se rassit immédiatement, tira de sa poche un large mouchoir immaculé et épongea son auguste front. Elle était livide, elle tenta de parler. Je vis ses lèvres remuer mais pas un mot ne sortit. Elle bredouilla un certain : « mon petit, je ne crois pas que l’homme enceint soit une chose possible ». Puis elle respira profondément. Comme elle était blanche Mademoiselle Druche ! Plus blanche que sa craie. Elle ajouta la voix toujours aussi défaite : « Nous en reparlerons... ». Elle fut sauvée par le gong. (...) L’autre jour à la cantine, il y a eu une explosion de purée à la table des surveillants. Tous les copains étaient stupéfaits, la scène était incroyablement drôle. J’en ai éclaté de rire. Le problème c’est que je fus le seul à me tordre le ventre. Mon procès fut vite fait, j’étais le responsable désigné du massacre alimentaire et du crime de lèse-autorité. J’entendis l’un des surveillants persifler : « de toute façon avec un zigoto comme lui, on peut s’attendre à tout, va savoir ce qu’il fait chez lui, c’qui se passe dans sa famille... » Ma colère commençait à gronder. « Tu rigoles parce que tu es content du bel effet que t’as produit, petit morveux ! ». Je devins furieux. Un autre ajouta : « Si tu crois qu’on va à l’école t’appliquer aussi un régime spécial... » Je répondis que j’allais en parler à mes papas et qu’ils allaient me défendre de l’injustice... et je sortais, l’air triomphant, de la cantine, heureux que mes deux papas puissent m’avoir pour enfant. Je me sentais plus fort. Je savais que tôt ou tard, on allait m’envier !
Scène 4 – Fils de pédé
De retour à l’école, les copains me regardèrent avec des yeux moqueurs, un bon nombre évitait de jouer avec moi. L’un d’eux commença à ricaner ouvertement. J’étais moins à l’aise et me méfiais des autres. Je me mis à frôler les murs. J’étais de plus en plus triste. Papa et Hervé s’en rendirent compte. Ils n’acceptaient pas que je puisse devenir un bouc-émissaire. Ils intercédèrent auprès de Monsieur le Directeur et de Mademoiselle Druche. Il faut dire qu’ils forcèrent carrément le bureau pour se faire entendre et en bloquèrent toutes les issues afin d’obtenir justice. Je ne sais pas exactement ce qu’ils dirent, mais on me laissa en paix du jour au lendemain. Ca allait déjà mieux mais j’avais perdu ma spontanéité. Je faisais attention à ce que je disais. Les copains me boudèrent encore un peu. Mais je décidai de ne pas désarmer et ne laisser rien paraître de ma déception. Je confiais de nouveau mes soucis à Hervé qui m’encourageait gentiment. (...) Malheureusement, j’eus la malchance de tomber un matin, alors que je portais un pli d’une classe à l’autre (un genre de travail de larbin que nous sommes plusieurs à nous disputer...), devant le surveillant des interclasses qui roulait un patin d’enfer à une maîtresse qui avait, vu l’heure, déserté sa classe ou collé une punition à l’ensemble des élèves. Mais quoi de plus naturel qu’une heureuse et longue embrassade, sauf que les deux étaient mariés et que le baiser du siècle devait rester encore secret avant d’apparaître dans le « Livre des Records ». Le surveillant fut très courroucé et me regarda d’un oeil torve avant de lancer : « Eh, espèce de morveux, t’as rien vu et t’as rien à dire... hein... sinon attention à toi... espèce de fils de pédé... tu t’tais ! Compris ? » A mesure qu’il parlait, sa colère montait d’un cran. Je filai sans attendre mon reste. J’avais cependant à l’esprit cette insulte. Je tremblais en y repensant. Ca me faisait très mal, je ne comprenais pas bien ce qui m’arrivait. Mademoiselle Druche s’aperçut que j’allais mal. C’est dire ! Mademoiselle Druche avait bien dit que ce mot était une insulte grave. Et contre des gens que j’aimais tant. Mes parents. Devant ma pâleur, on appela Papa pour qu’il vienne me chercher. Hervé se mit dans une colère noire lorsqu’il apprit le pot aux roses. Et je tremblais encore plus devant la suite des événements. Ce fut un choc de voir Hervé, venu m’attendre à la sortie, castagner le surveillant comme sur un ring. Des enfants criaient, des gamins piaillaient de joie, certains tenaient des paris, des parents tentèrent en vain de les séparer. Monsieur le Directeur menaça d’appeler la police, Mademoiselle Druche étouffa un cri. Les coups de poing volaient. Lorsque Hervé réussit à plaquer et maintenir le surveillant au sol, lequel finit à bout de souffle par s’excuser, le nez en sang, je courus l’embrasser et le féliciter. J’étais fou de joie. Hervé devint un héros à l’école. Un héros pour mes camarades de classe. Quelle n’était pas ma chance de vivre avec un tel champion ! (...) Hervé avait raison. On m’enviait. Tout le monde n’avait pas deux papas. J’en étais fier et avais envie de le crier à tout le monde. Même à Fred, l’aide-éducateur de notre atelier d’éducation à la citoyenneté qu’il encadrait. Fred nous montrait ce jour-là, une bande-dessinée qui présentait des scènes racistes à la chaîne avec des gags amusants. C’est ainsi qu’un gros monsieur dit à un Noir de se dépêcher car il va rater son charter pour le retour au pays, lequel croisant des chômeurs les trouve vraiment fainéants. Ces derniers font des remarques sexistes sur une femme qui passe, la traitant comme un objet, laquelle trouve culotté le couple gay qui affiche son bonheur avec un sourire béat, main dans la main. Ces derniers critiquent l’habillement d’une femme maghrébine qui selon eux devrait faire des efforts pour s’adapter. Laquelle pense que le gros monsieur devrait impérativement suivre un régime... 19 Les élèves devant dessiner des affiches sur la thématique, je m’emparai des feutres et avec un malin plaisir j’eus l’idée d’esquisser une scène – moins pour choquer ma maîtresse – même si j’imagine déjà sa réaction légèrement critique et quelque peu irritée de par mon audace – que pour crier ma colère et dire ma vérité : que l’on peut aimer qui on veut. Je dessinais donc un vilain bonhomme qui lançait des insultes homophobes à la tête de l’un des deux hommes qui se tenaient la main sur le trottoir, avec des milliers de cœurs s’échappant en spirale de leurs lèvres, et une autre scène où une dame épouvantée par ce flagrant rejet appelait la police qui allait courir à leur secours et réparer cette violence verbale. Le vilain monsieur devait payer sur le champ une forte amende. J’écrivais en légende : « non à l’homophobie ». Hervé m’avait expliqué la veille que la violence verbale valait la violence physique, qu’il s’agissait dans les deux cas de violence que, seule, la loi pouvait combattre, qu’il fallait criminaliser les propos homophobes. Je me voyais expliquer tout cela à la brave Mademoiselle Druche: sa moue serait désapprobatrice et elle lancerait un regard exaspéré immédiatement nuancé par le large sourire de la maîtresse satisfaite par le devoir accompli par le bon élève qui a tout compris et dont la réponse, si peu banale soit-elle, voire provocante, s’inscrit complètement dans les attendus de la démarche éducative. Mademoiselle Druche était toute en nuances. (...) Hier, mademoiselle Druche nous a expliqué que monsieur le ministre de l’Education a écrit aux enseignants pour leur dire d’expliquer aux enfants que le mot « pédé » est une insulte désobligeante que nous ne devons pas employer à l’égard de nos camarades. Il est inconvenant de prononcer des réflexions moqueuses à l’encontre d’un garçon du genre : « t’as vu sa démarche, comment il est fringué, il est toujours avec les filles, c’est un pédé ». Notre maîtresse nous expliqua patiemment que si certaines expressions, certaines idées sont courantes, elles ne sont pas pour autant justifiées et anodines. Elles n’en sont pas moins, nous disait-elle, l’expression d’une violence verbale, sexiste et sexuelle, qui signe l’exclusion des personnes homosexuelles qui méritent tout autant de respect que les personnes hétérosexuelles. Ces habitudes de parler sont liées à une représentation stéréotypée de l’homme et de la femme, de la masculinité et de la féminité. Mademoiselle Druche nous interrogea : « croyez-vous qu’on peut utiliser l’attitude de quelqu’un ou bien son apparence pour dire ce qu’il est ? » Sans attendre réponse, elle enchaîna : « penser comme cela reviendrait à enfermer les garçons et les filles dans des rôles et images traditionnels ». Mademoiselle Druche conclut, solennel-lement devant son auditoire endormi, par ces mots magistraux : « La liberté, le respect et l’acceptation des différences quelles qu’elles soient sont les principes essentiels qui fondent la République, telle que nous l’avons étudiée en éducation civique. Il convient à ce titre de respecter les orientations sexuelles de chacun et chacune »20. Une petite voix se fit brutalement entendre : « M’tresse, c’est quoi une orientation sexuelle ? » Mademoiselle Druche serra les dents.
Scène 5 – Parce que la terre est ronde…
- Ah ! Dites-moi, que se passe t-il donc ? - Mais, maîtresse, c’est Martin, il arrête pas de parler des homosexuels... Mademoiselle Druche pâlit de nouveau, comme l’autre jour, il y avait déjà bien longtemps. Cependant, les vacances d’été commençant dans trois jours, plus téméraire, elle interrogea à la cantonade : - Et alors, qu’est-ce qu’on en dit ? - Que c’est de sales histoires de grands, répondit Sandrine... - Ah bon ! Et c’est tout ? - Si, il va nous contaminer, ajouta Arnaud. - Et puis c’est pas normal, clama Henri. Je me tassais au fond de mon siège, fixant ma trousse. J’aurais aimé pouvoir m’y glisser et me cacher. Mais Mademoiselle Druche fut divine. Que lui arrivait-il donc ? Elle parla au début un peu rapidement, puis plus calmement. - Ecoutez bien les enfants, ce mot « homosexuel » figure dans le dictionnaire à la lettre « H ». Ensuite, il y a des gens comme cela... euh... c’est-à-dire qu’il y a des personnes qui aiment bien être avec des personnes du même sexe, qui éprouvent de l’affection, des sentiments, disons, de l’amour pour des personnes qui sont aussi comme elles, homme ou femme... - M’dame, demanda Sandrine, il y a aussi des femmes homosexuelles, alors ? - Bien sûr. - J’y crois pas. C’est pas possible, les femmes, elles font des enfants... - Ouais, ajouta Zoé, maman m’a dit, les femmes ont tous les droits, comme les hommes ; mais elles n’ont pas le droit de faire l’amour entre elles. Mademoiselle Druche fut stupéfaite et muette, l’espace d’un instant. - Vous êtes surpris... mais cela existe. Il y a des hommes qui aiment des femmes, des hommes qui aiment des hommes, des femmes qui aiment des femmes... Des ricanements jaillirent du fond de la classe. Mademoiselle Druche s’arrêta un moment. Elle réfléchissait. Son index remontait la pente de son nez droit. Elle ajouta : - Oui, et puis il y a des hommes qui aiment les femmes et les hommes, il y a des femmes qui aiment les femmes et les hommes. On les appelle les bisexuels. À côté vous avez donc les homosexuels. Et ceux qui vont avec une personne de sexe différent s’appellent des hétérosexuels. Connaissez-vous ce dernier mot ? Recherchez-les dans vos dictionnaires. Mademoiselle Druche écrivit en grosses lettres rondes les mots de vocabulaire qu’elle venait d’annoncer pendant que nous les cherchions dans nos petits dictionnaires respectifs. Les enfants furent très étonnés de leur découverte, de trouver dans leur dictionnaire tous ces mots. Martin lâcha : - C’est compliqué tout ça... Magali s’écria : - Tiens, il y a aussi le mot « sexy », « sexe »... tous ces mots sont dans le dictionnaire. Ils sont pas interdits, m’dame ? - Pourquoi le seraient-ils ? Ils ne sont pas non plus familiers ou vulgaires... ce sont des mots communs... vous vous souvenez de notre leçon... - Mais est-ce qu’ils sont normaux ces homos ? - Les hommes et les femmes homosexuels, vous savez, sont des gens comme vous et moi. Ils ne vont pas vous contaminer. Peut-être pensez-vous au sida... eh bien, le sida est une maladie qui concerne tout le monde : les hétérosexuels, les homosexuels, et les bisexuels... Et puis, croyez-vous que c’est anormal d’aimer ? Vous aussi, vous aimez... des gens, des choses, des moments... - Papa m’a dit qu’ils s’attaquaient aux enfants... - C’est vrai, il y a des gens qui abusent des enfants, veulent faire avec eux des choses interdites. Mais ce ne sont pas des homosexuels. On les appelle communément dans les journaux : des pédophiles. Ce sont d’eux que vous devez vous méfier et savoir dire non quand ils vous font une caresse que vous ne voulez pas... - Mais M’tesse, comment on sait qu’on veut pas ? - Ben, tu le sens au fond de toi, il y a une petite voix intérieure qui te dit : je ne veux pas que cette personne me caresse, me fasse un baiser ou autre chose... Il faut pas t’inquiéter, tu sauras toujours ce que tu veux ou non... - Mais ces gens-là sont plus forts que les enfants, déclara Arnaud. - C’est vrai, mais la Loi te protège Arnaud, tu te souviens de la leçon d’éducation civique sur les Droits de l’Enfant... - La loi ? Mais, c’est juste des mots, déclara Sandrine. Si Arnaud a vraiment besoin d’aide... - Eh ben, il y a tous les autres adultes, les parents et même un numéro de téléphone gratuit. Je l’apporterai demain. Je l’ai à la maison... Fabien ajouta : - Maman dit que les homos, c’est quand même pas normal, qu’il ne faut pas se faire influencer... - Crois-tu, répondit la maîtresse, qu’on peut influencer les personnes comme cela. Un homosexuel, c’est par exemple un garçon qui aime bien embrasser un autre garçon ou bien être souvent en sa compagnie. Nul ne peut forcer quiconque à aimer cela. On n’est pas homosexuel pour faire comme son voisin, parce qu’on te demande de l’être. Mais parce qu’on l’est. - Et ça s’attrape pas ? - Non. Ce n’est pas une maladie. C’est simplement être différent. Crois-tu qu’être gaucher, avoir les yeux bleus, ou être roux avec plein de taches de rousseur sur la peau, c’est une maladie, que ça peut s’attraper ? La classe était complètement silencieuse. L’éloquence de Mademoiselle Druche nous avait rarement autant captivés. J’étais très fier de ma maîtresse d’école. Je me retenais de lui lancer un bravo bien mérité... - Est-ce que tout le monde aime bien les homosexuels ? - Malheureusement non. Il existe des ennemis des homosexuels qui peuvent les insulter mais aussi les battre, les tuer. Ce sont les homophobes, des gens atteints – pourrait-on dire – d’une espèce de « maladie » dangereuse pour nos sociétés respectueuses des droits humains... - C’est affreux, m’tresse ! Qu’est-ce qu’on peut faire ? - Il faut leur expliquer qu’ils n’ont rien à craindre des personnes qui ont une orientation sexuelle différente de la leur. Brutalement, Kevin posa la question à mille francs. - M’tresse, pourquoi il y a des homosexuels ? - Pourquoi, pourquoi... parce que c’est comme ça Kevin. On ne peut pas toujours dire : pourquoi des blancs, pourquoi des noirs, pourquoi des chinois, pourquoi des gens sont comme ci ou comme ça ? Pourquoi, pourquoi, on en finit pas... Du reste, on ne sait pas toujours quoi répondre au « pourquoi ». On ne sait pas pourquoi les homosexuels sont homosexuels. Il n’y a pas, jusqu’à présent, de théorie valable. Tu vois, on ne peut pas toujours demander « pourquoi ». Disons, là, parce que c’est comme ça. Ca existe. C’est tout ! Mathieu intervint : - Ben, c’est comme si on demandait pourquoi la terre est ronde. Mademoiselle Druche fut impressionnée par le bon sens de son élève. Moi aussi. Je devins son meilleur copain, très vite. Et c’est avec bonheur qu’on se retrouva à la rentrée de septembre dans la même classe en Cours Moyen.
Scène 6 – Maîtresse, pourquoi on n’a pas de journée de l’homme ?
Vous vous souvenez de Mademoiselle Druche, notre célèbre maîtresse qui ne rechignait pas à affronter ses élèves lors de leçons d’éducation civique. Ce n’est pas qu’elle nous donnait librement la parole, mais moi, Jérôme je la prenais très spontanément. C’est normal, des choses de la vie me remuaient pas mal l’estomac à l’époque. Après quelques hésitations, son intervention sur les questions de l’orientation amoureuse avait été formidable. Depuis lors, je l’avais suivi avec plaisir d’année en année, de cours en cours, même si ses maladresses devenaient légendaires. Ce matin-là, c’était la journée du 8 mars, donc la journée de la femme. Elle entama sa leçon avec ses célèbres questions à la cantonade : « Dites-moi les enfants, à votre avis, c’est quoi le sexisme ? ». Kévin répondit : « C’est comme fascisme, charisme, le sexisme, m’tresse ! ». Un brouhaha s’éleva entre les quatre murs de la classe : « Tu dis n'importe quoi Kevin ! » Comme à son habitude Mademoiselle Druche se gratta le bout de son nez, son visage se referma dans une profonde réflexion, enfin je crois. Elle prit son souffle et lança : « Il n'a pas complètement tort, il associe certains mots qui le méritent, d'autres non. Mais il ne définit pas le mot sexisme. » Elle ajouta : « Cela étant c’est une forme de fascisme à l’encontre des femmes. Une dictature contre les femmes. » Karine s’étonna : « Ah bon, vous êtes certaine, quand même vous allez un peu loin. Ce n’est quand même pas Hitler ! » Mademoiselle Druche s’impatienta un peu. Jessica affirma, péremptoire comme à son habitude : « De toute manière, c'est pas un mot pour nous. » Notre enseignante rétorqua : « Pourquoi dis-tu cela ? » « Parce qu'il y a le mot sexe. C'est pas un truc pour les enfants ça. » Mademoiselle Druche confirma : « Oui, tu es sur la piste. Cela implique effectivement le sexe. Mais cela n'est pas ce que tu penses. » Jessica répondit : « Ben, alors c'est un mot compliqué. » Notre maîtresse l’écrivit au tableau en expliquant que c’était un mot compliqué pour dire une chose toute simple, mais qui n'est pas normale. C'est une inégalité entre les garçons et les filles, lesquelles ne possèdent pas les mêmes chances que les garçons pour réussir leur vie. Certains considèrent même que les garçons sont supérieurs aux filles. Un nouveau brouhaha envahit alors notre classe qui tangua sous les exclamations de mes camarades. Je regardais la scène, amusé : « Bah, c'est vrai, maîtresse, c'est pas pareil les garçons et les filles. ». Une autre camarade s’exclama : « Ah, ben, ça non! Un garçon c'est pas mieux que moi. » Puis son voisin : « Qu'est-ce que tu racontes, c'est pas vrai. Je cours plus vite que toi et je tape plus fort sur le ballon. » Et la voisine du voisin : « Bon ça va, champion ! Peut-être que t’es le plus fort au ballon, mais moi, je suis meilleure que toi en gymnastique. » Puis le voisin de la voisine du voisin de l’autre bout de la classe s’exclama : « Normal, la gymnastique, c'est pour les filles, comme le patinage artistique. » Jessica, dont l’intelligence lumineuse étonna Jérôme rétorqua : « Ben, non, tu dis n'importe quoi ! Il y a des messieurs qui font aussi de la gymnastique ou du patinage artistique. On les voit à la télé. » Mademoiselle Druche reprit la main : « Justement, on observe que vos avis divergent. Ils ne vont pas dans le même sens. Écoutez. Garçons et filles peuvent pourtant participer au même sport, ne pensez-vous pas ? Ils peuvent aussi bien réussir en patinage artistique qu'au football. » Kévin affirma avec conviction : « Oui maîtresse, et même, on a des championnes de tennis, comme Amélie Mauresmo. » Son voisin se crut malin d’ajouter : « Mais c'est une lesbienne. » Mademoiselle Druche fut contrainte d’intervenir : « Bon Cédric, là, je crois que tu mélanges tout. La sexualité des personnes et le sexe des personnes. Mais on y reviendra, sur cette question. Pour l'instant, on ne va pas parler d'homosexualité féminine, mais juste des femmes. » – Les filles travaillent bien à l'école, mais elles n'ont pas toujours un bon métier. – Ben, parce qu'elles peuvent pas. – Parce que, parce que... Elles doivent s'occuper des enfants. Mademoiselle Druche s’impatienta. Était-elle un peu féministe sur les bords, pensa Jérôme. Elle reprit : « Cela est une pensée assez conventionnelle. » Toujours la même bécasse de Jessica demanda : « Ça veut dire quoi conventionnelle, maîtresse ? » Prenant son courage à deux mains, la craie, coincée entre l’index et le majeur, prête à s’effriter, notre maîtresse explicita : « Ça signifie que ça va dans le sens des conventions, des traditions. C'est quelque chose que l'on considère comme normal. C'est dans la norme. » – Mais, maîtresse, les hommes, aussi, doivent s’occuper des enfants. J’ai entendu parler des nouveaux pères. – Oh oui, ils doivent tout partager m’a dit maman, tous les travaux de la maison, et les commissions. – Elles ont aussi droit à avoir leurs propres opinions. Elles sont libres de faire leurs propres choix, c’est pas au mari de commander. – Normal, t’as pas de papa. – Oui, mes parents sont divorcés. Mademoiselle Druche répliqua, plus que légèrement agacée : « Et alors, cela ne change rien. Divorce ou pas. Il s’agit d’évoquer le rapport entre les hommes et les femmes, que ce soit dans la famille ou dans l’espace public. Et revenons à ces relations entre les hommes et les femmes qui sont particulières, parfois problématiques. » Kevin ne loupa pas notre chère maîtresse, il faut dire que le vilain garnement que je suis, lui avait passé le mot, et cruche comme il est, il posa sans hésiter la question : « Et vous, maîtresse, vous avez des relations qui vous posent des problèmes avec les hommes ? » Mademoiselle Druche devint rouge. Elle se tourna vers la fenêtre comme pour regarder l’étendue de sa vie. Puis, elle fit une remarque très surprenante, inattendue : « Est-ce que je te demande mon petit Kevin, si tu as des problèmes avec les filles à la récré, quand vous vous disputez vos territoires de jeux. Bon maintenant, arrêtez tout ça. Revenons à la leçon que je vous ai préparée. Regardez les quelques illustrations qui sont parues dans la presse. Regardez ces ours. Dites-moi, lorsque vous voyez un ours vêtu d’un tablier, à qui pensez-vous ? À une maman ours ou bien à un papa ours ? » Jessica répondit : « À une maman. » La maîtresse lui demanda de se justifier : « C’est pas certain, pourquoi tu dis ça ? » Ma prétendue fiancée répondit : « Parce que la maman ours met un tablier quand elle fait la cuisine. » Mademoiselle reprit : « Ah bon ? C’est toujours ta maman qui fait la cuisine ? Jamais ton papa ? » Les réponses étaient tristement évidentes et tristement, je ne sais pas pourquoi, je m’endormis. Mademoiselle Druche me houspilla. Tristement somnolent, je lui demandai : « Maîtresse, pourquoi, on n’a pas de journée de l’homme ? Ça manque tristement. Si des hommes pensent du mal des femmes, il n’y a pas de raison, tristement, qu’à l’inverse… » Mon commentaire sonna comme une triste provocation.
Scène 7 – Comptes en cours de maths
Un matin, Mlle Druche enseignait les mathématiques à ses élèves de cours moyen. Elle interrogea Juliette qui devait plancher sur une équation à résoudre. Mlle Druche, enseignante très appliquée, avait prévu de l'interroger afin de donner à tous ses élèves un temps de parole similaire. Pour ce faire, elle tenait des comptes très précis. Avec un vrai souci de parité. Jérôme devait vérifier le temps de parole alloué aux garçons et aux filles. Il avait été nommé le « gardien de la parité » de la classe, en complément de notre gardien du temps qui regarde les trotteuses de l’horloge. Regardant de près les statistiques par-dessus l’épaule de Jérôme qui actionnait le chronomètre, mademoiselle Druche n'entendit pas les premiers mots de Juliette. L'enseignante se ressaisit et réajusta ses lunettes. Elle était alors tout ouïe. Juliette ayant commencé à répondre, elle s'arrêta brutalement. Elle réfléchit un instant puis reprit sa réponse. Cependant, profitant d'un demi-moment de silence, Olivier lui coupa la parole pour répondre à sa place. Mlle Druche se tourna vers lui pour écouter attentivement sa réponse. Mince ! Mlle Druche n'a-t-elle pas du coup oublié la comptabilité des tours de parole. Juliette a pâli. Jérôme jeta avec mauvaise humeur le chronomètre sur le bureau de l’enseignante. La classe était consternée. Mlle Druche le remarqua à peine, tant elle était préoccupée à dissimuler sa gêne sous une toux qui prenait un peu trop d'ampleur. Olivier s'arrêta : « Vous êtes malade, Mademoiselle ? Ma démonstration est-elle fausse ? »
Scène 8 – La semaine de l’orientation
C’est la semaine de l’orientation, songeait Jérôme. Je n’aime pas cette semaine-là. Je n’aime pas trop ce moment d’interrogation existentielle du genre « qui suis-je ? », « que veux-je ? », « que vais-je ? ». Vers quel métier me diriger, donc quelles filières d’études choisir ? C’est la barbe ! Je préfère m’orienter des frimas du Nord vers les vents chauds du Sud, des montagnes de l’Est vers les promesses de sable de l’Ouest. D’aucuns méditent sur des orientations amoureuses, les inclinations particulières ou les choix des personnes. Moi, après m’avoir déboussolé à une époque, cela ne m’inquiète plus présentement. Cela dit, la semaine de l’orientation ne me dit jamais rien de bon. Tout au plus, je peux en rire, lorsque j’apprends les dernières mésaventures de Mlle Druche. Elle n’a décidément pas la vocation de l’orientation, elle n’est vraiment pas douée pour l’orientation. La nouvelle fit le tour de l’école. Je me souviens encore de ses hésitations sur la question de l’orientation sexuelle. Au moins, était-elle compétente en orientation géographique ? Bien que l’ayant fortement pensé, la question fût posée par une autre, une camarade de la classe voisine. Mlle Druche dut faire face à cet affront. Mais ce fut la question de l’orientation scolaire et professionnelle qui provoqua un nouveau cataclysme dans la petite vie de l’enseignante. Mais, moi Jérôme, je n’étais, pour une fois, responsable de rien. L’affaire a commencé, en fait, lors d’un entretien d’orientation scolaire. Mlle Druche vantait les carrières à dominante littéraire, les métiers du secrétariat et aussi du commerce. Mais Noémie voulait devenir ingénieure en techniques industrielles, et avec un « e » à ingénieur, précisait-elle. Certes, Noémie présentait des résultats moyens en mathématiques bien qu'elle travaille beaucoup. Elle avait cependant fait de grands progrès, ses résultats étaient en constante amélioration. Bonne fille, Mademoiselle Druche ne voulait pas se montrer trop décourageante. Néanmoins..., elle lui peignit une succession de difficultés à surmonter, de défis à vaincre. Un vrai chemin de croix ! Mlle Druche lui expliqua, sans malice, les difficultés de se retrouver dans un groupe d'étudiants uniquement masculin, puis plus tard, la difficulté de se faire accepter dans un milieu professionnel d'hommes, sans parler des injustices comme des salaires plus bas pour les femmes à qualification égale. Des salaires inégaux entre hommes et femmes pour une responsabilité égale, martelait-elle. Mlle Druche paraissait absolument défaitiste et résignée devant les injustices. Elle semblait très contrariée du choix de Noémie. Cette dernière ne comprenait pas du tout. Elle pensait trouver une alliée. Cela ne fut point. Elle pensait à de bons encouragements. Elle subit des remontrances ! Noémie était abasourdie. Mlle Druche reprit la conversation après un temps : « Mais qu'est-ce qui te plaît tant dans les industries, dis-moi? C'est ennuyeux et pas très poétique » Noémie répondit : « Ben, on peut prouver plein de choses, inventer des trucs, servir aussi à quelque chose... » Un ange de l’orientation passa. Une gêne s’installa. Puis l’enseignante rétorqua : « Certes, mais, bon, les infirmières aussi ». Noémie s'insurgea : « Infirmière ? C'est un métier de fille ! ». Mademoiselle Druche fut interloquée. Noémie n’a pas eu la langue dans sa poche. Elle se servit de son poste de secrétaire de la rédaction du journal scolaire de l’école pour relater l’incident. La réputation de Mademoiselle Druche en pâtit, une fois encore. Mais elle sut se défendre en arguant du manque de déontologie de Noémie utilisant la presse locale à des fins de vengeance personnelle. On comprend mieux comment la semaine de l’orientation désorienta l’école et le grand flop qui se produisit. Ouf ! pensa Jérôme. On ne me reposera plus des questions existentielles sur mon devenir…
Scène 9 – Sacrée récrée
C'est, enfin la récré se dit Axel. La récré est à nous s'exclame Jérôme. On a travaillé dur ce matin, c'était vachement compliqué la leçon de Maths de Mlle Druche. J'ai vraiment envie de bien m'amuser avec la bande de copains. Dans un coin de la cour, pas loin des platanes quelques filles de la classe commencent à jouer à l'élastique tandis que les garçons choisissent de s'adonner au football. Jérôme se dirige vers les filles, il a un peu marre du foot. Il leur demande s'il peut jouer avec elles. Les filles refusent parce qu'elles veulent rester « juste entre filles ». Rachel obtient la même réponse des garçons lorsqu'elle leur demande si elle peut jouer au foot avec eux, afin de bien se défouler et s'amuser. À la différence près qu'ils répondent : « on veut rester entre garçons ». C'est ainsi que Jérôme et Rachel se retrouvèrent tous deux exilés sur les marches du préau sous l'oeil torve de Mlle Druche qui se demandait ce qu'ils pouvaient bien manigancer. L'institutrice leur lança : « Pourquoi n'allez-vous pas jouer avec les autres ?» La question qui tue ! « Ils ne veulent pas de nous ! » se lamentèrent les deux têtes blondes. Perplexe, Mlle Druche s'interrogea sur la façon de trouver une solution à leur problème. Que pouvait-on bien inventer ? Sinon un nouveau jeu proposa Mlle Druche. « Mais lequel ? » s'exclamèrent d'une même voix les deux enfants. « Assurément, un jeu tellement plus amusant que tous vos camarades voudront venir jouer avec vous. Tiens, j'ai une idée », affirma la maîtresse, tout aussi surprise de s'entendre ainsi parler. « Inventons le jeu de la parité ou mieux le jeu de la mixité, le jeu où les garçons et les filles doivent absolument jouer ensemble. C'est la règle », expliqua l’enseignante. « Mais quelle règle ? », se lamentèrent encore les deux exclus. « Bah, on va l'inventer en classe. Ce sera le thème de la rédaction pour tous ceux et celles qui n'ont pas voulu jouer avec vous. À eux de chercher la solution par écrit ! » Mlle Druche était très satisfaite du vilain tour qu'elle allait jouer aux vilains et vilaines « excluants » ou « discriminateurs ». Ah mais, quel mot choisir ? De toute manière : elle était sacrément futée la prof !!
Scène 10 – Mademoiselle Druche voit Marianne et Jerôme défiler
Aujourd’hui est un grand jour. Marianne allait défiler. Vous me direz des défilés, on en voit tous les jours dans les rues de la capitale : on défile pour les vieux, les malades, les chômeurs, les sans-papiers, les malentendants, les assurés sociaux, les blacks-beurs, les handicapés, les sans-logements, les transsexuels... Aujourd'hui, Marianne allait défiler pour les Amours et contre les Discriminations. Vous me direz, quelles drôles d'idées ! Et de quelles amours parle-t-on ? Ah oui, vous pensez aux sans-amours. Pas précisément, mais Marianne sait qu'il existe des sans-papiers, des sans-papiers comme des sans-amours. En revanche, aucune de ces deux mamans ne lui a expliqué ce que c'est que l'existence de sans-amours. Peut-on manifester pour les sans-amours ? Ça lui semble une question bien compliquée... Et pense-t-elle est-ce plus grave d'être sans-papiers ou sans logements que sans amours. Là, ça se corse vraiment. Sans amour, où est-ce que le cœur va-t-il se loger ? Car on a tous un cœur gros comme ça ; et si personne ne l'héberge que fait donc ce cœur qui traîne dans la rue ? Marianne était songeuse, tout cela est fort complexe. Les adultes ont le chic de compliquer l'existence à souhait, Marianne se demandait si elle ne devrait pas aller jouer plutôt à la marelle ou lire une belle histoire. Cela dit, elle préférait taire ses interrogations pour battre le pavé parisien avec ces deux mamans. Celles-ci préparaient des pancartes joliment chamarrées qui clamaient : « Libérez nos identités ! Libérez nos amours ! Nous ne sommes pas des sans-papiers du cœur ! Mariez-nous ! » En voilà... trop. Mais bon, elle en parlera demain. Il faut qu'elle se prépare pour défiler, se coiffer, s'habiller, se maquiller, se… etc., etc. Néanmoins, quelle idée le mariage songeait Marianne. Plus personne n’y pense, lui a expliqué Jérôme. Cela dit, il y a les discriminations. Et c’en est une de ne pas pouvoir choisir la direction de sa vie parce que d’autres la choisissent pour nous. C’est la question de l’égalité de traitement martelaient les haut-parleurs. Défilez contre les Discriminations et pour les Amours, quelle affaire complexe, penserez-vous pour mon âge ! Les voici toutes trois au carrefour du défilé des Amours. Marianne savait bien qu'on appelle cela autrement à la télé. Mais ses mamans lui ont dit qu'avant tout, c'est d’amour dont on parle, et c'est toutes les amours qui défilent dans les rues de la capitale. Tous les amours, bigre ? Imaginez toutes ces personnes pressées les unes contre les autres, chantant, dansant, criant, hurlant, tapant des mains et des pieds… Marianne n’en revenait pas. Quel carnaval ! Et les chars étaient très jolis : avec des musiciens, des Égyptiens, des musclés, des mariées et des Dalida, des pompiers de l’amour et des sœurs cupidons… Un homme agitait l’étendard des amours plurielles… Voyez-vous le vent qui soufflait dans son arc-en-ciel ? Voyez-vous ses lumières comme des promesses amoureuses, comme mes mamans me le disaient ? Libérez les amours lesbos, bis, gais, straights : c’était les mots qu’elles scandaient. La foule en liesse scandait le nom de ses héros de l’amour. C’était les feux de l’amour ; qui y touche trop s’y brûle-t-il pas pensait Marianne. N’existe-t-il pas dites-moi des amours plus fraîches pour ceux qui préfèrent éviter les brûlures. Tiens, c’est pour cela qu’elle venait de croiser des pompiers de l’amour. Regardez les pancartes : « La famille, tous ensemble », c’était le signe de ralliement des familles plurielles qui venaient soutenir les amours de toutes les sortes. On y voyait quelques dessins : deux mamans ou deux papas ou l’un et l’autre, ou encore l’un, l’autre, par période. D’autres pancartes faisaient moins sourire. Elles affirmaient les droits des blacks-beurs à ne pas vivre de délits de faciès. Discriminer, c’était toujours une inégalité de traitement ; mettre à part des gens, les suspecter de mille choses, les camper ailleurs, leur interdire des entrées. La perte de la dignité concevait Marianne. Vous pensez que Marianne est une petite fille intelligente et très perspicace. Vous ne pensez pas qu’en plus d’avoir deux mamans, elle serait stupide. L’exotisme a ses limites dit son grand-papa. Donc, avec perspicacité, Marianne était une petite penseuse, mais surtout une grande rêveuse. Avant le défilé, elle avait recopié les mots d’amour du dictionnaire : comment vont les amours ? La saison des amours. Revenir à ses anciennes amours. Je suis venu vous rejoindre par amour pour vous. Amour fou, impossible, passager, soudain, tendre. Amour chaste, sensuel, charnel, physique, bestial. Amour mutuel, réciproque. Marianne n’avait personne à appeler mon amour, allait-elle défiler pour protester ? Oui avec sa peluche préférée qui faisait la tête, aussi… Et les discriminations : c’était beaucoup plus ennuyeux, il faut l’avouer et bien peu poétique d’en lire des témoignages sur la toile internet, sa petite liste n’avait pas pris l’envol de la première… Marianne défilait, elle croisait du regard des hommes et des femmes qui vivaient un grand amour. Ou une grande discrimination. Et d’autres, rien du tout. Il y avait des déclarations d’amour, des déclarations d’impôts, des déclarations d’intentions... sur les banderoles. Le cortège avançait lentement dans la cité. Il gonflait, il criait, il piétinait. La foule disait les amours. Marianne était heureuse, ses mamans, tout sourire, lui tenaient la main. Juan, habillé d’une jupe masculine vint vers elles les saluer. Blond comme l’amour, il buvait de la bière blonde avec les cheveux « blondement » dans le vent. Marianne l’aimait bien ce gars-là. Marianne vit alors au carrefour des Accordéons le beau Jérôme avec ses deux papas. Enfin, il en manque un. Elle a vraiment le béguin pour Jérôme. Mais béguin n’est pas de votre vocabulaire, il est trop familier expliquerait Mlle Druche. Tiens donc, que fait-elle au bras de son père ? À la place du père numéro 2. Marianne n’en revint pas. Son papa a-t-il changé de bord, va-t-il se marier avec Mlle Druche ? Quelle sotte, tu fais, voyons. Qui se marie encore de nos jours ? Enfin moi avec Jérôme dans dix ans. Mais qu’est-ce que fiche Mlle Druche dans ce cortège si peu conventionnel ? Est-ce qu’elle contre-manifeste ? Ou bien cherche-t-elle un amoureux ? Ah oui, le papa de Jérôme est son chaperon. Au moins, elle ne risque rien… Comme je suis mauvaise, songea Marianne un instant avant que les murmures, les couleurs, les musiques, les cris, les Tam Tam de ce carnaval n’aient raison de sa raison. Une hallucination, Mlle Druche ne peux pas se dandiner avec les tambours du Bronx. Non. Je rêve, pincez-moi ! Un vent de folie soulevait maintenant la foule, les pavés vrombissaient, la déesse Amour apparaissait au balcon d’un grand hôtel comme une princesse saluant ses courtisans. Mlle Druche tapa alors sur l’épaule de Marianne dont le cœur fit un saut tout bête jusqu’au balcon des amours. Vrooummm. Que faites-vous là M’tresse ? Vous passiez par hasard, vos courses ? C’est vrai qu’on défile pour plein de trucs bizarres de nos jours. On défile pour un rien, pour plein de trucs, ouais. Ah oui, ces pancartes sont rigolotes. Vous n’avez rien contre les amours. C’est pour ça que vous draguez le papa de Jérôme. Oh non, je n’ai pas dit cela. Bon, mais, un petit peu, et puis c’est la parade des amours, alors on aime qui et comme on veut, Mlle Druche, n’est-ce pas ? Et puis que de belles couleurs, de belles personnes, de belles femmes différentes dans le cortège et que de beaux hommes rayonnants aussi. Bigre ! Mlle Druche s’étonna de l’indéfinition d’une personne. C’est un homme ou une femme me demanda-t-elle ? Les trois, rigola le père de Jérôme pour la choquer, je crois. Trois quoi ? Et ben, à la fois homme, femme et homme femme ou femme homme. Du transgenre XXL s’exclama Jérôme haussant les épaules par-dessus les fêtards. Mlle Druche en perdit son chignon, bousculée par la houle des gens et la fumée de sa cervelle où ses repères d’idées se bousculaient dans une farandole aussi folle que celle de la parade ; une belle leçon contre tous les stéréotypes. Il passait maintenant devant nous un cortège de féministes. Des hommes et des femmes anti-sexistes qui avaient échangé leurs habits, coiffures et couleurs. Les femmes étaient vêtues de couleurs sombres, les hommes de couleurs vives. Juan en jupe était de ce cortège là. Jérôme exultait. Il criait : « laissez-nous jouer aux poupées et les filles aux autos. » Des mecs hôtesses, des nanas pompières brandissaient fièrement une banderole : « brisez vos Yalta mentaux, brisez vos préjugés ! ». Un coup de pied dans pas mal de principes traditionnels, pensa Marianne. On mettait en pièce tous les tabous. Les préjugés étaient joliment ridiculisés sur les pancartes des manifestants. Et avec leurs tenues très spéciales ! Mlle Druche songea alors à son enfance. Petite fille vêtue de rose, elle croyait que c’était la couleur naturelle des filles, tout comme porter les jupons, les bagues et les talons pour les mamans. Jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive, quelques années plus tard, qu’elle avait vécu dans un manoir aux idées reçues, recluse parmi des femmes d’un autre siècle. Maintenant, la femme était autre, l’avenir des petites filles plus pétillant, se dit-elle. Enfin presque… Mlle Druche se sentit soudainement vieille. Vieille fille, vieilles certitudes, vielles habitudes, vieilles de chez vieilles. Elle n’était pas à la page. Elle avait perdu la page du temps présent, la page des nouvelles modes de penser et de faire. Elle n’était plus qu’à la page de ses vieux préjugés que les gamins avaient bien bousculés, maintenant. Pourtant, elle en faisait des efforts pour se montrer politiquement correcte. Mais en façade. Au fond d’elle-même, elle n’était pas certaine d’avoir fait évoluer ses vieux principes. À l’arrivée du défilé, imaginez les images qui se présentaient à Marianne et Jérôme : l'amour triomphant, galopant sur son cheval, anéantissant tous les discriminants, et acclamé par la foule des braves gens et des serviteurs de Cupidon. Le dieu de l'amour lui a dit sa maîtresse de CM2. On a beau être encore à l'école primaire, ce n’est pas pour autant qu'on ne parle pas des choses de l'amour. D'ailleurs, ces choses-là, on en parle pas beaucoup à l’école, vous ne trouvez pas ça bizarre ? Vous pensez vraisemblablement que ces choses-là ne sont les affaires ni des petits garçons, ni des petites filles. Oui, mais dites-moi alors, comment voulez-vous que les gens ne fassent pas la guerre ? Une guerre discriminatoire.
A suivre les scènes de 11 à 21...  

A SUIVRE...
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